Il est du devoir du chercheur tunisien de retracer le cheminement qu’a parcouru cette pratique artistique, « surtout qu’en France, par exemple, aucun musée, aucun institut de recherche, aucune bibliothèque ne sont consacrés à l’histoire des arts plastiques des pays du Maghreb pour la période de l’art moderne de 1860 à 1960. L’institut du monde arabe ne prend en compte que la peinture contemporaine »*. Il est donc de notre devoir d’écrire l’histoire de la peinture tunisienne étant donné son importance en tant qu’un système visuel, comparée à la sculpture par exemple, et son rôle dans le mouvement civilisationnel de la Tunisie du XXe siècle.
Il est important de rappeler que la Tunisie possède un héritage artistique considérable. Certaines pratiques, comme la peinture sous-verre, la céramique et la tapisserie, remontent à plusieurs siècles. Pour sa part, la peinture était considérée depuis longtemps comme un art étranger à la culture musulmane, la pratique était perçue par la communauté. Comme une atteinte à la religion. Pendant longtemps, elle fut un tabou. Pourtant il n’existe « aucune interdiction dans le Coran concernant les images, peintures ou statues d’êtres vivants. La seule interdiction est attribuée à la tradition »*
Le développement de cette forme d’expression artistique en Tunisie, est né, durant notre siècle, dans un contexte dominé par le foisonnement des cultures, en l’occurrence, arabe, juive et européenne, c’est le brassage de leurs aspects dissemblables qui entremêla différentes sensibilités et tendances.
La Tunisie dans ce qu’elle a de méditerranéen et de maghrébin fut depuis le XIXe siècle un foyer nourricier à l’égard de nombreux artistes et écrivains aussi fut-elle une terre d’accueil pour les peintres qui vinrent à la recherche de sa lumière. Tunis plus particulièrement avec ses sites magiques telle que la Medina, la banlieue nord où s’érige le village de Sidi Bou Saïd, donnait dés les années 30
, « l’impression d’un centre culturel, d’une ville qui maintenait une vie artistique intense, sinon de première qualité. A l’école, dans les cafés et dans les cercles intellectuels, les jeunes tunisiens qui promettaient, étaient accueillis et subventionnés par les « bons français », les professeurs libéraux et souvent des amateurs d’art qui se sentaient à leur aise sous la politique coloniale temporairement indulgente du gouvernement Blum ».*

C’est dans un tel contexte historique qu’émergèrent en Tunisie les peintres pionniers de l’art plastique tunisien, toutes ethnies, toutes religions confondues.
L’art n’est-il pas selon Sophie El Goulli, le produit d’un humus, qui, lui-même est le produit d’un milieu physique et social ?
Le salon tunisien fut une section artistique de l’institut de Carthage, crée en 1893. Il fut lancé en 1894 avec, à sa tête, Alexandre Fichet *. Il a duré pendant 90 ans, jusqu’en 1984.

Le salon se caractérisa par l’hétérogénéité artistique et ethnique : arabe, français, juifs tunisiens, italiens, maltais, furent nombreux et réguliers à exposer aux sessions annuelles du Salon. Ils se rassemblèrent tous autour d’Alexandre Fichet grande figure de la scène artistique de l’époque coloniale. Ainsi ils enrichirent la peinture par des œuvres émanant « d’artistes tunisiens de tendances diverses, allant de l’académisme le plus classique aux hardiesses les plus nouvelles des écoles d’avant-garde. Nous trouvons parmi eux des français :
Boucherle, Boyer, Dabadie, Demoutier, Farion, Fichet, Lasne, Louis Lemounier, Martin Goudault, Melle Nadal, Pardrant, Picard, Vergeaud ; des italiens comme Antonio Corpora et Ronca, des russes comme Roubtzoff, des israélites comme Bismuth, Jules Lellouche, M Levy, M. Valensi ainsi que des musulmans : Ben Salem, Yahya Turki »*
Non moins importante fut la participation de ces peintres au démarrage et au développement de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, crée en 1923. Cette école put fournir sous Boyer, puis sous le peintre Jean Antoine Armand Vergeaud*, un enseignement artistique inspiré des programmes enseignés à Paris.
Elle forma les premiers peintres tunisiens, ceux qui donnèrent la première génération tels que Henri Saada, Jules Lellouche, Ali Ben Salem Abdelaziz Gorgi et d’autres…Ils deviendront enseignants par la suite et contribueront à l’enracinement et la pérennité de cette institution majeure qui connaitra une évolution constante et une place de plus en plus importante dans l’enseignement supérieur de nos jours.
Qu’ils fussent formés à l’Ecole des Beaux-Arts ou qu’ils fussent autodidactes, ces peintre, grâce à leur talent, purent attirer l’attention des grands maitres de l’époque. Ainsi Maurice Bismuth a été l’élève d’Emile Pinchard, Edgar Naccache fut l’élève de Maurice Picard, un de ces libéraux dont Fichet était le chef de file. Il fut encouragé par Antonio Corpora, Moses Levy, M. Valenzi et Boucherle « J’allais voir leurs expositions, nous dit-il, ils étaient pour moi le premier musée d’art moderne. » **

C’est en 1936, que de la rencontre des quatre peintres naquit le « Groupe des quatre ». Il réunissait les peintres Antonio Corpora*, Jules Lellouche, Moses Levy et A Boucherle.
Avant-gardiste et novateur, ce groupe s’intègre dans le courant pictural le plus dynamique de l’époque, celui de la peinture abstraite, en particulier grâce à l’engouement artistique de Corpora. Ils choisirent la galerie « Art nouveau » pour exposer leurs œuvres.
Ce groupe est né d’un mélange de deux générations de peintres. Il se constitua d‘artistes qui exposèrent ensemble à la galerie « Art Pictural » à Tunis.
Il regroupait les peintres : Ammar Farhat, Edgar Naccache, Emmanuel Bocchieri, Jules Lellouche, Marie Goyer-Antray, Miranda, Moses Levy, Pierre Boucherle et Yahya Turki.
Ce groupe des Dix créa en 1947 une œuvre unique en son genre. Ce fut un tableau peint et signé de la main des 10 artistes.

De ce groupe qui retrace toute une époque allant des années 30 à l’année 1955 est né un projet d’édition de lithographies de certaines œuvres en séries numérotées et limitées. Ce projet vit le jour de l’année 1990. Aussi ce groupe des Dix donna-t-il naissance à l’École de Tunis qui portera haut le flambeau de la peinture tunisienne, depuis les années cinquante, jusqu’à nos jours.
Il fut le résultat inéluctable de l’évolution de l’activité picturale. En effet, dès les années 30, plusieurs galeries commençèrent à apparaitre.
La galerie « Art nouveau » ouverte en 1927 fut l’espace d’exposition de prédilection des groupes des 4.
Dans les années 40, l’avenue Jules Ferry (actuelle Av. Habib Bourguiba) connut l’ouverture de deux galeries :
« Peinture 41 » et la « Galerie Lellouche ». Elles accueillirent avec la galerie « Art Pictural », crée en 1948, les œuvres des peintres M.Levy et J. Lellouche. Celui-ci exposa aussi à la galerie « Arts » qui siégeait sous les arcades non loin du Magasin Général. Cette galerie organisa le prix de la jeune peinture qui fut décerné en 1950 au peintre Edgar Naccache.
Une tradition picturale s’est instaurée par la participation régulière à des expositions qui s’organisèrent à Tunis, dont la plus importante était le « Salon tunisien », et par l’encouragement apporté aux jeune peintres tels que : Ali Belagha, Jalel Ben Abdallah, Ammar Farhat, Abdelaziz Gorgi, Hatem El Mekki, Yahya, Hedi et Zoubeir Turki…
Ainsi, à côté d’autres expressions artistiques, la peinture, a été un domaine où les artistes tunisiens ont pu affirmer leur existence dans un contexte historique marqué par le colonialisme. Les peintres tunisiens, toutes ethnies confondues, ont permis la sensibilisation à l’art d’un milieu socioculturel plutôt hostile à la représentation par l’image et ce, en recréant par les formes et les couleurs ce qu’il y a de plus caractéristique de notre vécu. Ils ont en somme apprivoisé, voire même adouci nos mœurs pour qu’on soit plus à l’écoute de leurs tentatives multiples. La Tunisie, terre de prédilection pour de nombreux artistes, en s’ouvrant à eux, s’est ouverte à une forme d’expression tout à fait étrangère à sa culture, qu’elle adopta, cultiva et épousa.
Les peintres juifs de Tunisie
Hasna Touati (Université de Tunis I)